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Allergologie

Publié le 22 fév 2023Lecture 10 min

L’allergie au Ficus benjamina

Guy DUTAU - Pédiatre, pneumologue, allergologue, Toulouse

Les plantes arbustives, tout particulièrement le Ficus benjamina, sont devenues depuis une vingtaine d’années des éléments importants de la décoration intérieure des pièces des maisons ou des appartements. L’allergie IgE-dépendante au ficus, connue depuis 1985, a d’abord été décrite chez les professionnels, puis chez les particuliers. Il y a une vingtaine d’années, ce fut un « allergène émergent ».

TAXONOMIE Originaire d’Inde et d’Asie, le Ficus benjamina (figuier pleureur, angl. : weeping fig) appartient à la famille des Moracées qui comporte aussi le figuier (Ficus carica, angl. : fig tree), le mûrier (Morus alba, Morus nigra)(a), et l’arbre à pain (Artocarpus altilis) introduit aux Antilles à partir de Tahiti(1-5). Le genre Ficus qui regroupe environ 600 espèces est d’aspect très polymorphe(4). Certaines espèces naissent comme épiphytes(b), puis s’enracinent dans le sol en étranglant l’arbre sur lequel elles s’étaient fixées : d’où le nom de « figuier étrangleur » donné à certains d’entre eux. D’autres ficus ont un port étalé(2,4). Dans son habitat initial, le ficus peut atteindre 20 ou 30 mètres de haut. À l’intérieur des maisons, la hauteur de la plante va jusqu’à 2-3 mètres(1). En dehors de F. benjamina, les espèces principales sont F. elastica (caoutchouc), F. pumila (espèce rampante), F. lyrata (feuille en forme de violon), etc.(5) (figures 1A et 1B). Il existe des variétés résultant d’une sélection (cultivars) aux feuilles marginées de blanc (F. benjamina variegata), au feuillage plus blanc que l’espèce de référence (F. benjamina starlight)(c), aux feuilles étroites et effilées (F. benjamina var. nuda) ou plus arrondies (F. microcarpa) (figure 1C). La plupart des ficus d’intérieur doivent être exposés à la lumière vive, surtout lorsque leur feuillage est panaché(2). En effet, les feuilles du ficus peuvent tomber s’il a moins de lumière ou si la chaleur est trop forte. Figure 1. A. Ficus benjamina. B. Ficus elastica (caoutchouc). C. Ficus variegata.   RISQUES ALLERGIQUES En 1985, Axelsson et coll.(6) ont décrit les premiers cas d’allergies professionnelles au ficus. Après avoir observé plusieurs jardiniers qui avaient développé de symptômes d’allergie à cette plante, ils avaient effectué des investigations poussées chez deux d’entre eux. Atopiques, ils avaient des prick-tests (PT) et des RASTS (Radio Allergo Sorbent Test)(d) positifs pour les feuilles et les branches de ficus(6). Poursuivant leur étude, ils ont étudié la fréquence des sensibilisations à F. benjamina chez 60 jardiniers exposés à cette plante et chez 24 employés moins exposés qui n’avaient pas de contacts directs avec des ficus(7). La fréquence des PT et des RASTS positifs vis-à-vis de F. benjamina était de 16 sur 60 (26,7 %) chez les premiers et de 2 sur 24 (8,33 %) chez les seconds, soit une différence très significative(7). Au cours d’une étude sur une plus grande échelle, ces auteurs ont comparé 395 patients non exposés aux ficus par leur profession et venus en consultation au motif d’allergies (groupe I) et 107 employés très exposés au ficus dans les deux firmes où ils travaillaient (groupe II)(8). Plus de la moitié (56 %) des patients du groupe I était atopique et la moitié d’entre eux était exposée au F. benjamina dans leur maison. La fréquence des sensibilisations fut de 3,29 % dans le groupe I (pourcentage traduisant la fréquence du ficus dans l’environnement intérieur scandinave) et de 2,80 % dans le groupe II. Axelsson et coll.(8) estimèrent alors que les fréquences des sensibilisations à F. Benjamina et à la plus commune des moisissures, Cladosporium herbarum(e), étaient aussi importantes, avec un risque de 6 % chez les individus atopiques et exposés. Ce constat traduisait l’importance des allergènes des ficus. En 1995, Axelsson et coll.(9) ont également montré que l’allergie à F. benjamina pouvait être observée chez les individus non atopiques : 4 femmes atteintes de rhinoconjonctivite avaient des PT et des dosages d’IgEs positifs. Une requête sur PubMed donne une idée précise de l’épidémiologie globale par le nombre d’articles publiés sur ce sujet entre 1968 (1 article) et 2022 (2 articles) avec, entre ces dates un nombre annuel soutenu de publications entre 8 (1974) et 9 (2006). Entre 1974 et 2022, le nombre annuel d’articles se situe autour de 15 avec des pics à 17 (1993), 21 (1995), 23 (1999), 22 (2000), 19 (2001), 16 (2002), 11 (2003), 9 (2006) puis une chute autour de 3 articles par an en 2022, au fur et à mesure où cette allergie a été identifiée, explorée, connue, puis évitée(f). SIGNES ET DIAGNOSTIC Les symptômes de l’allergie au F. benjamina sont la conjonctivite, la rhinite, l’asthme, les œdèmes des paupières et l’urticaire. L’anaphylaxie aiguë est possible comme dans l’observation de Werfel et coll.(10) où une femme de 32 ans, atteinte de rhinite et de conjonctivite depuis 10 ans, entreprend de nettoyer les feuilles de son ficus qui mesurait 2 mètres de haut. Cette forte exposition aux allergènes lui provoqua une anaphylaxie aigue qui devait guérir sans séquelles. Elle avait un PT très fortement positif au ficus et un RAST de classe 6 (> 100 kUA/l). Elle enleva tous les ficus qu’elle possédait depuis 17 ans et guérit de tous ses symptômes allergiques(10). D’autres modalités de présentation très insolites sont résumées dans les encadrés 1 et 2(11-14). Le diagnostic est basé sur l’interrogatoire, l’examen de l’environnement intérieur, les prick-tests (feuille et tige fraîches, extrait commercial) et le dosage des IgE sériques spécifiques (IgEs) (k81). Certains auteurs ont utilisé le test de provocation nasal ou le test de provocation bronchique pour faire la preuve formelle de l’allergie professionnelle à F. benjamina. La cessation des symptômes après l’éviction du ficus est aussi un élément très important. Il en est de même en milieu professionnel (horticulteurs, pépiniéristes, fleuristes) lorsqu’ils signalent l’atténuation ou la disparition des symptômes pendant les week-ends ou les vacances, n’étant plus exposés à l’allergène. Attention : des personnes peuvent être exposées à la fois à leur travail et à leur domicile !   RISQUES TOXIQUES Moins connus que les risques allergiques, les risques toxiques sont dus en partie au latex de la sève. L’ingestion de feuilles ou de morceaux de feuille est très dangereuse chez les nourrissons et les petits-enfants : elle provoque des rougeurs et des brûlures péribuccales. Si la feuille est ingérée, on observe des nausées, des vomissements et des douleurs abdominales. Le simple contact peut provoquer une urticaire. Au centre antipoison de Lille, entre 1995 et 2002, le nombre d’intoxications a été de 267 pour F. benjamina et de 60 pour F. elastica(15). Il s’agissait un peu plus souvent de filles (54 %) que de garçons (46 %). Au moment de l’appel au Centre, la quantité ingérée dépassait rarement une feuille pour F. benjamina ou un morceau de feuille pour F. elastica car les feuilles de ce dernier sont plus grandes. Le nombre moyen d’intoxications par mois (22,5) ne varie pas au cours de l’année. Cette intoxication affecte surtout les nourrissons (pic entre 7 et 10 mois), alors que les intoxications avec les produits ménagers touchent surtout les enfants de 2-3 ans. Les douleurs digestives sont plus fréquentes avec F. elastica (43 %) qu’avec F. benjamina (3 %). Fort heureusement, le pourcentage de cas symptomatiques est relativement faible : 14,6 % (39 sur 267) pour F. benjamina et 11,6 % (7 sur 60) pour F. elastica(15). Important : il faut toujours appeler le centre anti-poison. Assurance-Prévention (site belge) fait plusieurs recommandations : Éviter d’avoir des plantes d’intérieur toxiques chez vous en se renseignant au préalable ; Les plantes toxiques doivent être mises hors de portée des enfants ; Sensibiliser les enfants sur les dangers que peut constituer une plante ;  Il est fortement recommandé de conserver le nom des plantes d’intérieur : par exemple, coller une étiquette sur le pot de toutes les plantes. En cas de mastication et d’ingestion d’une feuille ou d’un fruit, on pourra rapidement identifier le nom précis de la plante d’appartement ; Le centre anti-poison sera ainsi en mesure de vérifier rapidement la toxicité de la plante concernée, ce qui fera gagner un temps précieux en cas d’intoxication ; Premiers soins en cas d’intoxication par mâchonnement ou ingestion : enlever tout débris végétal (feuille ou fruit) encore présent dans la bouche de la victime. Rincer abondamment la bouche avec de l’eau. Évaluer les éventuelles réactions (irritation, gonflement, décoloration des muqueuses de la bouche) et contacter le centre anti-poison. Figure 3. Caméléon casqué du Yémen (Camaeleo calyptratus). ALLERGÈNES DE F. BENJAMINA Plusieurs études ont permis de bien connaître les allergènes des ficus et de préciser les risques de sensibilisations/allergies croisées(16-20). Axelsson et coll.(16) ont étudié les allergènes de la sève par électrophorèse sur gel de polyacrylamide et immunoblotting en analysant les sérums de 11 patients professionnellement exposés (7 atopiques) et de 9 patients atopiques non exposés au ficus, tous ayant un RAST positif vis-à- vis de F. benjamina. Au total, 11 composés allergéniques ont été identifiés, 3 d’entre eux étant des allergènes majeurs de PM 25, 28 et 29 kDa : ils sont dénaturés par la chaleur entre 60 et 90 °C(16). Faller et coll.(17) ont mesuré par ELISA les antigènes de F. benjamina (Atg. Fb) dans la poussière des maisons des détenteurs d’un ficus. La concentration de l’Atg. Fb dans la poussière des tapis et des canapés situés dans un rayon de 3 mètres autour de la plante est significativement plus élevée (0,246 AU/g) que celle contenue dans la poussière d’un sol dépourvu de moquette (taux indétectables) (p < 0,05). Les taux de l’Atg. Fb, détectables dès le 15e jour après le dépôt de la plante sur les sols moquettés, sont plus élevés au 45e jour (864,6 AU/g). L’antigène est également présent dans la poussière de matelas(17). Ces résultats accréditent l’opinion selon laquelle les allergènes de F. benjamina sont des allergènes cachés de l’intérieur des maisons. D’autres auteurs confirment ces notions : les antigènes de F. benjamina sont abondamment présents sur le sol, et ce sont des allergènes perannuels(18-20).   SENSIBILISATIONS ET D’ALLERGIES CROISÉES Il existe un syndrome « ficus- fruits »(21,22) indépendamment d’une sensibilisation à Hevea brasiliensis. Chez 2 662 atopiques (sensibilisés à un ou plusieurs pneumallergènes usuels), Hemmer et coll.(21) ont identifié 66 patients (2,5 %) qui avaient un prick positif à F. benjamina. Dix d’entre eux avaient une sensibilisation isolée au ficus (0,38 %). La fréquence des sensibilisations aux fruits chez les individus sensibilisés à F. benjamina était la suivante : figue fraîche (83 %), figue sèche (37 %), kiwi (28 %), papaye (22 %), avocat (19 %), banane (15 %), ananas (10 %). Quant à la fréquence des allergies aux fruits, elle s’établissait ainsi : figue fraîche (47 %), figue sèche (60 %), kiwi (64 %). Certains de ces patients avaient eu des réactions cliniques importantes à type d’urticaire, d’angioœdème ou d’asthme(21). Ces sensibilisations et allergies sont indépendantes de la présence ou non d’une sensibilisation à H. brasiliensis. Focke et coll.(22), étudiant 6 patients atteints d’une allergie à la figue se manifestant par un syndrome d’allergie orale ou une anaphylaxie, ont montré qu’aucun d’entre eux n’était sensibilisé à H. brasiliensis. En accord avec les résultats de Hemmer et coll.(21), l’inhibition du RAST devait montrer une réactivité croisée entre F. benjamina et d’autres fruits comme le kiwi, la papaye, l’avocat, ou l’ananas, ainsi que la papaïne(23) et le latex(24) (figure 2). Figure 2. Enfant allergique connu au Ficus benjamina. Ultérieurement l’exploration allergologique montrera une allergie au latex et une sensibilisation à l’avocat (Collection Guy Dutau).   CONCLUSION • L’importance clinique des allergies des ficus est en augmentation au prorata de la diffusion accrue de cet arbuste à l’intérieur des maisons. • Le ficus viendrait ainsi au troisième rang du classement des allergènes de l’intérieur des maisons derrière les acariens et les animaux, mais devant les moisissures.     Notes : a. À ne pas confondre avec la mûre des ronces; mûre sauvage ou meuron (Suisse romande) qui appartient au genre Rubus, de la famille des Rosacées. https://fr.wiki- p e d i a . o r g /w i k i / M û r e _ ( f r u i t _ d e _ l a _ r o n c e ) (consulté le 20 octobre 2022). b. Les épiphytes sont des organismes (plantes, champignons lichénisés, algues, bactéries) qui poussent en se servant d’au- tres plantes comme support. Il ne s’agit pas de parasites car ils ne prélèvent rien au détriment de leur hôte. https:// fr.wikipedia.org/wiki/ Épiphyte#cite_note- 1 (consulté le 16 octobre 2022). c. Le Ficus benjamina ‘Starlight’ est un arbuste aux fines tiges arquées, plus ou moins retombant. Les feuilles mesurent une dizaine de centimètres, ovales, pointues et de couleur vert sombre, panachées de blanc crème. https://www.gammvert.fr/ p-4150-ficus-panache-starlight (consulté le 16 octobre 2022). d. C’est la première technique de biologie médicale utilisée pour mesurer les IgE sériques spécifiques (IgEs) dans le sérum, plus spécifiquement en allergologie pour leur dosage quantitatif ou semi-quantitatif. https://fr.wikipedia.org/wiki/Radioallergosorbant_test (consulté le 16 octobre 2022). e. Cladosporium herbarum est un champignon commun (moisissure), universellement répandue, aussi bien dans les maisons qu’à l’extérieur de celles-ci, car elle diffuse facilement dans l’air. Dans l’air, c’est l’espèce fongique la plus fréquente (consulté le 16 octobre 2022).f. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/?term=%22Wuthrich+B%22%5BAu (consulté le 20 octobre 2022).

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